
Persée et Méduse
Le prototype occidental du héros est le Christ. Il est, comme Héraclès, né d’un dieu et d’une mortelle, il accomplit des miracles, il fut au service du Père, il triompha de la mort. Le spectacle de son image, la narration de sa vie inspirèrent à des générations de vivants “des émotions lumineuses”, dit Joseph Henderson (”L”homme et ses symboles”, sous la direction de Karl Gustav Jung), “comme le ferait un charme magique”. Ainsi l’homme s’exalte jusqu’à s’identifier au surhomme et se libérer, au moins temporairement, de sa misérable impuissance. Remarquons en passant que ce phénomène d’identification est banal et quasiment quotidien : il a lieu tous les jours dans les salles obscures, au cinéma, au music-hall, chaque fois qu’un enfant - apparemment adulte ou non - dévore son ragoût de princes et de stars.
“Il faut observer ici que l’idée d’un Christ rédempteur est une reprise d’un thème pré-chrétien répandu dans le monde entier. Où et quand ce thème a pris naissance est un mystère. Nous ne savons même pas comment mener nos investigations. La seule certitude apparente est que ce motif était familier à chaque génération qui semble l’avoir reçu en héritage de la génération précédente. En sorte que nous pouvons, sans risque d’erreur, supposer que son origine remonte à une époque où l’homme ne savait pas encore qu’il possédait un mythe du héros parce qu’il ne réfléchissait pas encore consciemment sur ce qu’il disait. Le personnage du héros est un archétype, qui existe de temps immémorial” (dans “L’homme et ses symboles”, cité plus haut). Ils nous hantent depuis le premier matin des hommes, ils s’obstinent jusque dans nos plus lointaines dérives, jusqu’au-delà des fins du monde, qui sont-ils donc, ces frères formidables ?
Ils sont l’image de la jeunesse. Il n’en est pas un qui prenne de l’âge. Il n’en est point qui s’aventurent, sans mourir ou sans se dissoudre, sur les chemins de la maturité, pour cause : “La fonction essentielle du mythe héroïque, dit Jung, est le développement, chez l’homme, de la conscience de soi. Une fois que l’individu a triomphé de l’épreuve initiale et entre dans la phase adulte de sa vie, le mythe du héros perd de son intérêt.” Nous nous aidons de surhumaines béquilles pour nous arracher aux marais de l’enfance, au besoin pour assassiner la mère abusive qui voudrait nous y retenir : Persée coupe la tête de la gorgone Méduse ; Massir, nous l’avons vu (Stephan Wul, “Le temple du passé”, voir chapitre “La bête”), tue le monstre marin qui l’emprisonne dans ses entrailles avant de fonder un temple dans sa carcasse ; Paul Atréides fait abattre son initiatrice, cette étrange vieille sorcière aux yeux de pierres ardentes, à la chevelure emmêlée comme un réseau de toiles d’araignées autour de ses traits
obscurs, et le Père Fondateur (Clifford D. Simak, Le Père Fondateur dans “La croisade de l’idiot”), expédié sur une lointaine planète avec un chargement de semences humaines, doit s’arracher à son “dimensino”, ce paradis artificiel, pour affronter l’austère réalité : il est seul, environné de robots, il va devoir aider ses enfants à naître et à grandir.
A moins que le conteur ne lui ferme les portes de la maturité et ne le condamne à tourner indéfiniment comme un ours en cage, dans les labyrinthes de l’éternelle adolescence, le héros meurt dès qu’un fils lui est donné. Dès que son garçon Leto et sa fille Ghanima sont au monde, le messie de Dune sombre à jamais en cécité : “Son esprit se rétracte, submergé par d’infinies possibilités, sa vision perdue devient comme le vent, qui souffle où il veut”, il part pour le désert. La reine Jeunesse est morte en son cœur, et il en meurt.
à suivre…
“Démons et merveilles de la science fiction”, éditions Julliard, 1974.