Archive pour la catégorie 'Contes'

Louis le Loup - 5 et fin

Dimanche 12 avril 2009
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-Je m’incline à vos pieds, dit le coq, et je vous dis tout ! Ceux que vous cherchez sont dans cette petite chambre, à côté.
Louis le Loup courut les délivrer et les fit aussitôt remonter par la corde.
- Vous, dit alors le coq, on ne pourra pas vous remponter de la même façon. Vous êtes trop lourd. Je vais appeler l’aigle, mon serviteur.
Il appela l’aigle, et Louis grimpa sur ses ailes. L’oiseau royal se mit à remonter par le trou du puits, majestueusement. Mais, parvenu à l’air libre, Louis le Loup ne vit plus ni le trésor, ni la jeune fille ! Il regarda la vieille fée, assise, triste et pensive, sur la margelle.
- Où sont-ils ? rugit-il.
- Gratte-Montagne et Maître-Tuile les ont emportés, et ils se sont enfuis par cette grande route !
Louis se mit alors à leur poursuite. Il courut le jour et la nuit, sans un instant de repos. Aucune montagne, aucun fleuve ne put l’arrêter, jusqu’à ce qu’il parvienne aux portes de Paris, près du village de Bercy. Là, un énorme rocher lui barrant le chemin, il y fit une large brêche d’un coup de son bâton de fer. Et c’est depuis, comme je vous l’ai dit au début de cette histoire, que le chemin ainsi tracé porte le nom de Brèche au loup.

Dans le village il retrouva Gratte-Montagne et Maître-Tuile qui se disputaient la jeune fille et son trésor. Alors Louis, dans sa colère, les assomma tous les deux.
Quelques temps plus tard il épousa la jeune fille qui était belle comme un matin d’été. Le trésor fit de Louis le Loup un homme riche. Paris, où il s’établit, en fit un homme de bonne renommée et sa femme, sa douce femme en fit un homme heureux jusqu’à la fin de ses jours.

Mon Dieu, comme il se fait tard ! dit la mère Jeanne. il est temps que je m’en aille car j’ai encore beaucoup à faire avant la nuit !
- Tes chaussures sont réparées, dit Marjolin. Tu vas pouvoir afronter les vents et les ruisseaux de l’automne !
- Tu reviendras, grans-mère Jeanne ? dirent les trois enfants du cordonnier. Tu reviendras nous dire encore des légendes ?
- Je reviendrai, promit la vieille femme. Grand merci, Marjolin !

Dans la pluie retrouvée, comme claquaient joyeusement ses souliers neufs sur le pavé, elle se dit :
- Si Dieu veut que le coeur de Paris batte toujours aussi clair que les semelles du bon Marjolin, je crois que ses plus belles légendes sont encore à naître !
Et elle disparut au coin de la rue.

FIN

Contes de la huchette (Casterman, 1973)

Louis le Loup - 4

Jeudi 15 janvier 2009

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Illustration : Yann de Renty
Le troisième jour, Louis le Loup décida de rester pour tirer enfin le mystère au clair. Le coq apparut comme il avait déjà fait par deux fois, dans une envolée d’étincelles.
- Caracacas ! cria-t-il.
Mais il n’en dit pas plus long, car Louis le Loup, sans attendre, lui coinça le cou contre la pierre enfumée de la cheminée avec son bâton de fer de mille kilos.
- Maintenant, dit-il d’une voix terrible, tu vas m’expliquer qui tu es, et ce que tu fais ici ! Sinon tu goûteras du bâton !
- Je suis vaincu, dit le coq. Je te demande grâce ! En réalité je suis une fée, et la force de ton bâton me contraint à apparaître à tes yeux. Regarde !
Et Louis le Loup, à la place du coq, vit apparaître une vieille fée au nez crochu et aux yeux larmoyants, vêtue d’une longue robe noire.
- Je garde avec mon mari, dit-elle, la fille du château et son trésor, au fond d’un puits.
- Où est ton mari ?
- Auprès de la jeune fille.
- J’aimerais bien que tu me présentes à lui, dit Louis.
- Hélas, mon pauvre garçon ! gémit la fée. Je crains qu’il ne puisse te recevoir, car il est très malade.
- Malade ? dit Louis. Je n’en crois pas un mot !
Et il appliqua sur le dos de la vieille un rude coup de bâton de fer.
- Aïe ! Ouille ! pleura-t-elle. Ne cogne plus ! Je vais te présenter à mon mari ! Mais tu dois descendre au fond du puits !
Louis le Loup prit une corde et ils sortirent ensemble dans la cour du château au milieu de laquelle il y avait un grand trou entouré d’une margelle de marbre blanc.
- C’est ici, dit la fée.
A cet instant, Louis vit ses deux compagnons qui revenaient de la chasse. De peur d’un traquenard, il voulut les faire descendre devant lui dans le trou. Gratte-Montagne et Maître-Tuile descendirent donc jusqu’au bout de la corde. mais comme ils ne virent au-dessous d’eux que les ténèbres et rien d’autre, ils remontèrent vite, saisis de frayeur. Louis le Loup décida alors de tenter lui-même l’expérience.
- Quand la corde me manquera, dit-il, je me laisserai aller, et advienne que pourra !
Puis il dit à la fée :
- Puisque ton mari est malade, je vais lui appliquer un remède. Si tu l’entends crier, ne t’effraie pas ! Cela voudra dire que le remède fait bon effet !
Et le voilà descendu dans le ventre de la terre. Parvenu au point délicat, il se laissa aller et se retrouva à l’instant même dans une grande salle éclairée de milliers de chandelles. Il aperçut un coq magnifique.
- Êtes-vous le mari de la fée ? lui demanda Louis le Loup.
- Je le suis, dit le coq.
- Alors dites-moi où sont la jeune fille du château, et le trésor.
- De par mes plumes rouges, je ne vous le dirai pas !
Louis lui donna un tel coup de bâton de fer que le pauvre animal roula dix fois sur lui-même, perdant la moitié de son plumage.
- Aïe ! Ouille ! Pitié ! Grâce ! cria-t-il.
Et la fée, tout là-haut, entendant les cris de son mari, se prit à penser :
- Ce jeune homme est vraiment un grand médecin ! Voilà que son remède fait déjà bon effet !


à suivre…

Contes de la Huchette, Casterman (1973)

Louis le Loup - 3

Jeudi 27 novembre 2008
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Illustration : Yann de Renty

Ils traversèrent bien des régions, connurent l’hiver sur de hautes montagnes neigeuses, le printemps dans des vallons fleuris d’aubépine et d’amandier blanc, et l’été dans l’eau claire et poissonneuse des rivières ensolleillées. Puis un jour, Louis le Loup, Gratte-Montagne et Maître-Tuile arrivèrent devant un grand château.
- Holà ! Quelqu’un ! cria Louis.
- Ouvre la porte aux voyageurs, châtelain ! grogna Gratte-Montagne.
Et sa voix fit trembler les murailles.
- N’y a-t-il personne ici ? dit Maître Tuile en soulevant poliment le toit de son moulin de sur son crâne.
Silence. Le château resta muet. Louis frappa du doigt à la grande porte. Elle s’ouvrit d’elle-même. Les trois compères entrèrent à la queue-leu-leu.
La grande salle qu’ils découvrirent alors était une pure merveille.
Elle était voûtée et ses murs étaient décorés de très riches tapisseries. Dans la cheminée de pierre ornée de ferrures d’or flambait joyeusement un feu tout neuf. Sur la longue table de chêne massif un festin était servi dans des plats d’argent, et le vin le plus pur rougeoyait dans des carafes de cristal.
- La maître des lieux ne peut être bien loin, dit Louis.
Et le son de sa voix résonna longuement contre les voûtes.

Ils parcoururent le château en tous sens, fouillant chaque pièce, appelant à chaque fenêtre. Personne ne répondit. Décidément, cette étrange demeure était vide.
- Qui a bien pu servir ce repas et allumer ce feu ? dit Louis le Loup. Il y a sûrement quelque magie là-dessous…
- Magie ou pas, dirent ses deux compagnons, nous avons grand-faim, et à notre avis il ne serait pas sage de laisser refroidir ces rôtis d’agneau et ces porcelets !
Ils se mirent à table et mangèrent de bon appétit. Après quoi, le ventre plein, chacun s’installa devant le feu pour dormir.

Le lendemain matin, ils décidèrent d’aller à la chasse et tirèrent au sort celui qui resterait pour monter la garde au château, pendant que les deux autres courraient les bois environnants. Ce fut Maître-Tuile que désigna le sort. Il ranima le feu dans la cheminée, s’installa confortablement sur des coussins profonds, et attendit.
Mais il n’y avait pas dix minutes qu’il était là à rêvasser, qu’il vit un coq battre l’air de ses larges ailes et sortir de la cheminée dans un jaillissement d’étincelles. Il secoua fièrement sa crête, et, dressé sur ses ergots, dit au bonhomme de sa voix criarde :
- Caracas ! Si tu ne sors pas de chez moi, j’en fais le serment de par mes plumes rouges, tu seras sur l’heure assommé !

Maître-Tuile, s’entendant de la sorte menacer, se mit à rire si fort que son chapeau en perdit quelques tuiles et que les larmes ruisselèrent sur son visage.
- Toi, un vulgaire coq, dit-il, tu prétends venir à bout d’un géant tel que moi ? Par tous les diables, j’aimerais bien voir ça !
Et il riait tant qu’il ne pouvait s’arrêter.
Alors le coq furieux bondit sur lui en glapissant, et vire, et vole, et pique, et cogne ! En moins de cinq minutes, il avait assommé Maître-Tuile qui, ne sachant plus où donner de la tête, demanda grâce en gémissant.
Quand ses deux compagnons revinrent de la chasse, le voyant dans un état si lamentable, ils lui dirent :
- Qui t’a fait ça ?
- C’est un coq ! Il est sorti de la cheminée dès que vous avez été partis ! Si vous m’en croyez, compagnons, cet animal est un mauvais génie, et nous ferions bien de décamper au plus vite !

Les deux autres éclatèrent de rire.
- Maître-Tuile a peur d’un coq ! dit Gratte-Montagne. N’est-ce pas réjouissant ? Demain matin je prendrai sa place. J’ai hâte de voir de près cette terrible volaille !
Ainsi fit-il. Et le lendemain, tandis que ses deux amis couraient la campagne, il arriva à Gratte-Montagne la même mésaventure qui était arrivée la veille à son compère.

à suivre

Contes de la Huchette, (Editions Casterman 1973)

Les contes de la Huchette. Louis le Loup - 2

Samedi 4 octobre 2008

 

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Illustration Yann de Renty

  

 

Louis le Loup établit sa mère au village et lui dit un jour :
- Il est temps pour moi d’apprendre un métier.
Et il s’en fut s’engager chez un charpentier pour un an.
- Quel salaire me demandes-tu ? lui dit le charpentier.
- Au bout de l’an, tu me donneras tout le bois que je serai capable d’emporter sur mon dos ! dit Louis.
- Marché conclu.

Quand le temps fut écoulé, Louis le Loup était si fort qu’il emporta sur son dos toutes les planches de l’atelier. Le charpentier en fut ruiné, mais ce qui était dit était dit, et il ne protesta pas.
Alors Louis alla s’engager chez un boulanger. Il le trouva devant son pétrin, travaillant la pâte odorante à larges brassées.
- Quel salaire me demandes-tu ? dit-il.
- Au bout de l’an, dit le garçon, tu me donneras toute la farine que je serai capable d’emporter sur mon dos !
- Marché conclu.
Et quand le moment fut venu, il emporta sur son dos toute la farine du boulanger, qui lui aussi fut ruiné.
Puis ce fut au forgeron du village qu’il alla demander du travail. Et les quatre saisons passées, Louis rassembla tout le fer de la maison et se forgea une canne qui pesait plus de mille kilos.
Alors il s’en fut, et décidé de faire le tour de France. il partit de bon matin en sifflant joyeusement par les chemins mouillés de rosée, sa canne sur l’épaule. Il marcha jusqu’en plein midi, et comme le soleil tombait droit sur ses épaules, il se dit qu’il était l’heure de se reposer. Il s’assit donc à l’ombre d’un grand chêne. Mais, levant les yeux vers l’horizon, il vit deux collines qui tremblaient sur leur base.
- Quel est ce prodige ? dit-il. Mes yeux me tromperaient-ils ?
Il fronça les sourcils, et, s’approchant plus près pour voir ce qui faisait trembler la montagne, il rencontra un géant qu’il apostropha en ces termes :
- Que fais-tu, homme, pour faire ainsi bouger les collines ?
- Je me gratte le dos contre leur versant, répondit l’autre simplement. Et toi, que fais-tu ?
- Je fais le tour de France, et je m’appelle Louis le Loup.
- Mon nom est Gratte-Montagne.
Ils se serrèrent la main, et Louis invita son nouvel ami à partager son repas.
- J’aimerais t’accompagner, dit Gratte-Montagne. Si tu veux bien de moi, nous pourrions faire le tour de France ensemble !
- A ton gré ! dit Louis.
Et les voilà partis tous les deux.
Ils marchèrent longtemps par monts et vallées en devisant tranquillement. Au soir, ils arrivèrent dans une plaine où serpentait un fleuve majestueux bordé de saules et de riches pâturages. Un magnifique moulin plongeait ses murs de pierre blanche dans les eaux calmes et profondes.
- Ne remarques-tu rien de curieux ? dit Louis à son compagnon. Ce moulin paraît riche et bien entretenu, et pourtant sa plus haute tour n’a plus de toit !
- J’aperçois là-bas le meunier, dit Gratte-Montagne. Il va sûrement nous donner une explication.
Ils s’approchèrent à grands pas.
- Meunier ! dit Louis, qu’as-tu fait du toit de ton moulin ?
L’homme était aussi grand que Gratte-Montagne, répondit en riant :
- Je m’en suis fait un chapeau pour me garder du soleil ! Et vous, que cherchez-vous dans ce pays ?
- Nous ne sommes que de passage, car pour notre plaisir nous occupons notre temps à visiter la France.
- Belle occupation ! dit l’homme. On m’appelle Maître-Tuile. Puis-je venir avec vous ?
- Bien volontiers, si tu nous permets d’abord de passer la nuit dans ta maison, car il est grand temps de dormir !
Ce qui fut dit fut fait, et le lendemain matin ils se levèrent avec le soleil et prirent tous les trois la route.
(A suivre…)

Contes de la Huchette (Editions Casterman, 1973)

Contes de la Huchette - Les aventures de Louis le Loup - 1/5

Jeudi 31 juillet 2008

 

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Illustration Yann de Renty

  

 

L’histoire que je vais vous raconter est très ancienne car elle se déroule à l’époque où il y avait encore sur terre des géants, des magiciens et des animaux qui connaissaient le langage des hommes. Elle me fut contée par mon grand-père qui lui-même la tenait de sa grand-mère. J’espère qu’un jour vous aurez des enfants à qui vous pourrez la raconter pour qu’elle ne se perde pas, car elle est très belle et très amusante.

C’est l’histoire de Louis le Loup. Et je vous dirai comment ce garçon fort et malin, entre autres aventures, passa par un village que l’on appelait jadis Bercy et qui aujourd’hui n’est plus qu’un quartier de Paris. Là, il fit avec son bâton de fer une brèche dans un rocher pour tracer un chemin. Ce chemin est devenu une rue qui, en souvenir de cet exploit, a toujours porté le nom de rue de la Brèche au Loup. Je vous dis cela pour vous montrer que partout dans Paris, partout vivent encore des légendes. Il suffit d’interroger leur nom, leurs pierres ou la couleur du ciel, et vos rues vous en raconteront, des histoires !

Donc, voici celle de Louis le Loup.
Une femme avait six frères bûcherons et un fils qui s’appelait Louis. Tous les matins, elle remplissait son panier de provisions et partait avec son fils vers la lointaine forêt pour porter à déjeuner à ses frères qui travaillaient sans relâche.
Un jour, au coin d’un buisson, elle rencontra un loup, un énorme loup noir aux yeux rouges qui lui dit :
- Femme, veux-tu venir vivre avec moi dans ma caverne ? Toi et ton garçon vous ne manquerez de rien, et je vous protègerai de tous les dangers de la forêt.
- Cela ne me plaît guère de vivre avec un loup, dit la femme. Mon fils, qu’en penses-tu ?
Louis, qui était tout jeune encore, se mit à pleurer.
- Je vous conseille de me suivre, grogna le loup. Sinon, je vous dévore tous les deux !
La question fut ainsi réglée. La mère et l’enfant suivirent en gémissant l’animal féroce dans sa caverne.

Ils vécurent ainsi longtemps avec le loup qui, tous les matins, sortait pour leur chercher à manger. Louis était devenu grand, et son oncle au pelage noir, le soir, avant de dormit, lui apprenait le secret de la force.
Mais il s’ennuyait beaucoup loin de ses semblables. Comment sortir de cette triste caverne ? L’animal, chaque fois qu’il allait courir les bois, prenait soin d’en fermer l’entrée avec une dalle énorme que Louis n’arrivait pas à faire bouger d’un pouce malgré tous ses efforts.
Donc, pour s’évader, il fallait enployer la ruse. Le garçon n’était pas à court d’idées. Après une nuit de réflexion il éveilla le loup de bon matin et lui dit :
- Mon oncle, prends ce panier à salade et va donc puiser de l’eau à la rivière.

Le stupide animal obéit sans demander d’explications. Mais une fois à la rivière, chaque fois qu’il voulut puiser de l’eau, elle s’échappa dans un rire moqueur par les mille trous du panier. Cela dura des heures et des heures ! Et pendant ce temps, Louis pratiqua dans la dalle une ouverture assez grande pour qu’il puisse y passer. Alors, il prit sa mère par la main et ils s’enfuirent à toutes jambes.

Quand le loup revint au soir tombé, désespéré de n’avoir pas su emplir d’eau un panier à salade, il trouva la caverne vide et sentit monter en lui une effroyable colère. Sans perdre une minute, il se mit à la poursuite des deux fuyards.
- Mon neveu Louis me paiera ça ! cria-t-il.
Et les collines renvoyèrent l’écho de ses hurlements.
Mais le garçon était devenu très grand et très fort. Une grosse barbe en poils de loup avait poussé sur son visage. Il ne connaissait pas la peur. Il s’arrêta au coin d’un hallier, en embuscade.
- Vas-tu le tuer ? lui demanda sa mère.
- Non ! Je vais seulement l’assommer avec cette grosse pierre. Je ne peux tout de même pas tuer mon oncle !

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Illustration Yann de Renty

Ainsi fit-il. La loup, passant par là, reçut l’énorme roc au milieu du crâne et tomba sur le flanc en gémissant.
Louis et sa mère revinrent à leur village. Mais tant de temps s’était écoulé depuis leur départ que personne ne les reconnut. Les gens, voyant arriver un jeune homme à l’air si rude, au visage couvert de poils noirs, le surnommèrent Louis le Loup. et ce fut le nom qu’il porta pour le reste de ses jours.

(A suivre…)

Contes de la Huchette (Editions Casterman, 1973)

Contes de la Huchette - La légende de la rue Git-le-Coeur 4/4

Mardi 3 juin 2008

 

Le chien qui parut devant lui était terrifiant. Quand il aperçut Jean la Fleur, le tonnerre roula dans sa gorge, et le feu crépita dans ses yeux. Il se dressa sur ses quatre pattes massives et tendit en avant sa gueule écumante. Entre ses crocs aussi effilés que poignards d’acier, Jean vit briller la clé de cuivre.
- Comment pourrai-je venir à bout d’un tel monstre, moi si chétif ? se dit-il. Assurément, me voilà aussi dépourvu qu’un oiselet dans le roulement de la foudre !
Et, tout tremblant, il tendit la main droite, comme il lui avait été ordonné.

L’énorme chien poussa un hurlement qui fit trembler les murailles et bondit, la gueule grande ouverte. Mais aussitôt, la clé de cuivre lui échappa, tintant joyeusement sur le carrelage et roulant aux pieds de Jean la Fleur qui fit un bond merveilleux pour s’en saisir ! Comment le monstre aurait-il pu s’attendre à tant d’agilité de la part d’un jeune homme à l’air si doux ? Ses crocs claquèrent sur le vide, et de dépit, il se mit à gémir comme pour demander pitié !
- Tu es vaincu, stupide animal ! cria Jean la Fleur en riant.
Alors le chien féroce devint sur-le-champ plus doux qu’un agnelet et salua son vainqueur avec un infini respect.

La deuxième porte ouverte, Jean la Fleur découvrit un lion rugissant. Sa taille était celle d’un cheval. Dans sa crinière nichaient des aigles. Ses griffes étaient de longs couteaux bien aiguisés. Un frisson de sa patte faisait trembler le sol, et d’un seul coup de sa longue queue il aurait pu déraciner un chêne.
- Qui ose paraître devant moi et troubler mon repos ? Homme insensé, misérable avorton, espères-tu  revoir la lumière du soleil après avoir contemplé ma face ?
Ainsi parla le lion dans sa colère.
- Seigneur, l’amour seul me conduit en ces lieux, et que le feu du ciel me brise les épaules si je ne dis pas la pure vérité ! Seul me tient debout devant toi l’espoir de délivrer la princesse captive, et s’il est dit que je ne dois pas y parvenir, la mort me sera plus douce que la lumière du soleil !
Ainsi parla Jean la Fleur.
- La pitié n’habite pas ces murs, homme fou, et tes paroles ne font que m’irriter comme volée de mouches ! Prépare-toi à mourir, car, j’en fais le serment par ma flamboyante crinière, tu n’iras pas plus loin !

Jean la Fleur, alors, tomba à genoux, assuré que sa dernière heure était venue. Et dans son désespoir il voulut chanter une dernière fois la chanson qu’il avait composée sur la borne de la ruelle pour l’amour de sa bien-aimée qu’il désespéra de revoir :

Ici gît un coeur de princesse
je suis mendiant de ses caresses
passant gardez-en souvenir…

Alors le lion retint sa griffe prête à s’abattre et dit :
- Ta mélodie est belle, homme, et ta voix me charme étrangement…
Et Jean la Fleur continua :

Gît le coeur que la pierre enchaîne
ici je chanterai ma peine
et les vents viendront y gémir…

- Décidément, dit le lion, j’ai idée que tu es un homme de bien, et je sens à t’entendre se radoucir la chaleur de mon sang ! Dis-moi, toi qui sors à peine de l’enfance, que voudrais-tu de moi ?
- Je ne voudrais, seigneur lion, qu’une clé d’argent que vous tenez en votre possession. S’il vous plaît de me la confier, j’appellerai sur vous toutes les bénédictions du ciel et de la terre car nul bonheur, par Dieu, ne sera comparable au mien !
- Ce que tu me demandes là est grave, dit le lion, car cette clé ouvre la porte des quatre sermpents, et seul, tu ne pourras jamais échapper à leur terrible puissance. Mais je veux aider l’homme qui a su toucher mon coeur par la musique de sa voix. Voici la clé d’argent. Tu vas ouvrir la porrte, puis grimper sur mon dos et te cacher dans ma crinière. Ensuite tiens-toi ferme, et que Dieu t’assiste ! Car tu n’auras jamais traversé aussi épouvantable tempête !

Ainsi firent-ils. Jean la Fleur se lia solidement à la crinière du lion, et de la sorte chevauchant, il se sentit emporté dans un vertigineux tourbillon. Il lui sembla que la terre s’ouvrait sous les griffes de sa monture, engloutissant le ciel et les étoiles. Le fracas de la bataile réveilla le diable dans sa retraite, faisant voler en éclats les portes de l’enfer, et mille fois Jean la Fleur fut près d’être emporté dans les remous des ténèbres jusqu’à l’instant où tout s’apaisa.

Il voit alors quatre serpents raides morts. A côté d’eux brillait une clé d’or, et le coeur de Jean se dilata dans sa poitrine, car il sut qu’il avait triomphé désormais de tous les obstacles. Il se saisit du précieux objet et le lion lui dit :
- Je vais te ramener à la première porte, car le jour décline et tu dois être sorti d’ici avant la nuit tombée. Tu iras incontinent briser la clé d’or sur cette borne où tu as si longtemps chanté. Alors la terre s’ouvrira et tu connaîtras l’amour de la princesse captive. Adieu, Jean la Fleur, je te souhaite longue vie !
Ainsi fut fait. Jean la Fleur brisa la clé d’or sur la borne de la vieille ruelle. Aussitôt la terre s’ouvrit, et la princesse fut dans ses bras. Quelques temps après on célébra leurs noces qui durèrtent sept jours entiers. Et les gens du quartier, en souvenir de la chanson de Jean la Fleur, baptisèrent la rue où tout commença et tout finit : Gît le coeur.

 
Ainsi finit le conte, dit grand-mère Jeanne. Comme vos regards sont mélancoliques, les enfants ! Est-ce la pensée de la princesse captive qui rend vos yeux aussi brillants ? Demain, pour vous amuser, je vous dirai les aventures de Louis le Loup…
- Oh ! Mère Jeanne ! dirent les trois enfants du cordonnier, le temps que notre père mette la dernière main à son travail, dis-nous encore ce conte aujourd’hui…
- Juste le temps d’une histoire, mère Jeanne, et tes chaussures seront comme neuves ! dit Marjolin.
Les enfants s’assirent en rond autour de la vieille femme.
- Or donc, dit-elle…

à suivre…

 

Contes de la Huchette (Editions Casterman, 1973)

Contes de la Huchette - La légende de la rue Git-le-Coeur 3/4

Samedi 26 avril 2008

 

Ils marchèrent longuement par des ruelles inconnues et désertes. De temps en temps, à leur approche, de grands oiseaux noirs s’envolaient des fenêtres ouvertes en criant et batttant l’air de leurs ailes déployées. Le ciel était sombre. Jean la Fleur, dans son émotion, trébuchait aux pavés humides et avait peine à suivre le pas du vieillard qui allait droit devant, sans se retourner.

Bientôt ils entrèrent dans une grande maison aux murs blancs. Ils avancèrent par un dédale de chambres et d’escaliers, jusuq’à une grande porte noire et massive sculptée d’étranges têtes d’animaux aux yeux d’argent.
- Nous sommes arrivés, dit le vieil homme. C’est ici que tu devras affronter de graves dangers si tu veux délivrer notre bien-aimée princesse. Mais réfléchis bien, Jean. Il est encore temps, pour toi, de renoncer, car une fois passée cette porte tout ce qui doit être accompli le sera sans aucun recours.

Jean la Fleur répondit:
- Si je dois mourir ici, la mort d’amour me sera douce. Si je dois vaincre, nul trésor au monde ne vaudra le bonheur qui m’attend !
Alors le vieillard, posant sa longue main sur l’épaule de Jean, parla en ces termes :
- Derrière cette porte, tu trouveras un chien féroce et noir comme la nuit d’hiver. Quand tu le verras, tu tendras vers lui ta main droite. Dans sa stupidité il bondira vers elle pour la mordre. Alors une clé de cuivre tombera de sa gueule ouverte. A toi de t’en saisir avant qu’il ne te dévore, et d’ouvrir la deuxième porte.

Derrière la deuxième porte, continua le vieil homme, tu trouveras un énorme lion à voix humaine qui essaiera de t’efrayer par d’épouvantables menaces. A toi de le convaincre dans ton éloquence de ne point t’écraser sous ses griffes, et de laisser tomber à tes pieds la clé de la troisième porte, qui est d’argent.

Derrière la troisième porte, tu verras se dresser contre ta face épouvantée quatre serpents venimeux qui siffleront à ton approche aussi fort que quatre tempêtes. Comment les vaincre ? Je ne sais. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’ils sont les gardiens de la clé d’or que tu devras ramener ici avant la nuit tombée. Alors sera vaincu le terrible seigneur qui tient la princesse captive, et tu sauras comment la délivrer.

Ainsi parla le vieillard à la chevelure blanche. Jean la Fleur le remercia vivement de ses conseils, lui dit adieu avec émotion, et pénétra dans la première pièce.
 
à suivre…
 
Contes de la Huchette
(Editions Casterman, 1973)

Contes de la Huchette - La légende de la rue Git-le-Coeur 2/4

Dimanche 30 mars 2008

 

Ainsi parla la princesse captive et le jeune homme en connut une telle émotion qu’il tomba évanoui sur le pavé de la ruelle, insensible à l’humidité glacée de la nuit. Quand il s’éveilla, le soleil déjà frissonnait à la cime des arbres, et les fenêtres s’ouvraient au jour nouveau.
- Que m’importe le bleu du ciel, et la  vie que m’importe si ma princesse reste lointaine ! dit Jean la Fleur. Jusqu’à ce que la voix me manque, jusquà ce que mon âme quitte mon corps, je chanterai sur cette borne et j’affronterai d’un coeur léger les plus périlleux obstacles, car nulle douleur n’est plus cruelle que celle de la séparation !

Et Jean la Fleur se mit à chanter doucement, tristement, sur cette pierre qu’il se jura de ne point quitter jusqu’à ce que celui qui devait venir lui donne la clé de délivrance :

Ici gît un coeur de princesse
je suis mendiant de ses caresses
passant gardez-en souvenir…

Ainsi chanta Jean la Fleur, et encore :

Gît le coeur que la pierre enchaîne
ici je chanterai ma peine
et les vents viendront y gémir.

Il fut longtemps sans reprendre souffle, et passèrent les heures, puis les jours. Les gens vinrent de partout faire cercle autour de cet étrange jeune homme si doux et si mélancolique, si pauvre et si beau que plus d’un, en l’écoutant, ne put retenir ses larmes.
- Quel malheur a frappé Jean la Fleur, disait-on, pour qu’il chante si déchirante mélodie ? Il est sans doute gravement malade du mal d’amour et, pauvres de nous, il n’est pas un seul d’ici qui puisse lui porter remède !

Passèrent les jours, les semaines, et passa la saison d’été. Tous les matins, un vieillard vénérable à la longue chevelure blanche qui se confondait avec sa barbe venait poser à ses pieds le pain et le vin en le suppliant de prendre quelques instants à son malheur pour se maintenir en vie. Mais Jean la Fleur ne semblait même pas le voir, toujours chantant dans son chagrin :

Ici gît un coeur de princesse
je suis mendiant de ses caresses
passant gardez-en souvenir…

Puis vint le jour où les oiseaux, haut dans le ciel, crièrent à pleine gorge la venue de l’automne, vint le jour où Jean sut qu’il était à bout de forces, chantant pour la dernière fois :

Gît le coeur que la pierre enchaîne
ici je chanterai ma peine
et les vents viendront y gémir.

Puis il se prit la tête dans les mains et ferma les yeux. Alors vint le vieillard à la longue chevelure blanche qui lui dit :
- Tu dois aujourd’hui prendre des forces, Jean la Fleur, car voici venu le moment de quitter cette borne et de me suivre, comme l’a ordonné la princesse dont je suis le serviteur fidèle.

Alors, pour la première fois depuis bien longtemps, Jean la Fleur goîuta au vin et au pain que le vieillard lui avait apportés dans une serviette blanche. Et quand il fut rassasié, ils s’en furent.

 

à suivre…
 
Contes de la Huchette
(Editions Casterman, 1973)

Contes de la Huchette - La légende de la rue Git-le Coeur 1/4

Mercredi 20 février 2008

 

Il était une fois un jeune homme beau comme le bonheur, doux comme le miel dont il avait le teint, et que l’on appelait pour cette raison peut-être, Jean la Fleur. Sa vie coulait, insouciante, au bord de la Seine, au long des rues. Il passait son temps à chanter pour les promeneurs , pour les gens du quartier, pour ses amis et pour lui-même. A l’automne, il buvait le vin nouveau en joyeuse compagnie. L’hiver, en échange de quelques chansons, il trouvait toujours une demeure accueillante pour y passer chaudement les jours neigeux.

Ainsi s’écoulèrent quelques années légères au coeur de Jean la Fleur et douces à ses compagnons qu’il charmait agréablement de ses mélodies et de sa voix claire comme chant d’enclume au matin.

Un jour, comme rêveusement il regardait couler la Seine, il vit naviguer par le pont Notre-Dame une barque merveilleuse telle qu’il n’en avait jamais vue.

Elle était d’or pur, et si resplendissante qu’on aurait dit que le soleil était tombé dans l’eau. Son mât, sculpté dans un bois précieux, était tout cloué de diamants, et sa voile de soie pourpre gonflée par la brise légère se dressait fièrement vers le ciel. A l’arrière se tenait un homme debout, les poings sur les hanches, l’air arrogant dans un somptueux habit couleur de nuit et d’argent. Et à l’avant du navire, ah ! Dieu !Ce qu’il vit à l’avant du navire, Jean la Fleur en fut frappé comme par un miracle :

Une jeune fille se tenait toute droite contre le soleil, et sa beauté était telle que nul trésor ne pouvait lui être comparé. Ses longs cheveux blonds se dénouèrent jusqu’à la ceinture qui enserrait finement sa taille lorsqu’elle tourna les yeux (deux aurores de printemps sur le même visage !) vers Jean la Fleur, à qui elle fit un signe de sa main blanche et délicate.

Le jeune homme en fut chaviré jusqu’au fond de l’âme et fut près, dans son émotion, de se jeter dans l’eau glacée à la poursuite de la barque merveilleuse lorsqu’elle disparut, nonchalante, sous l’arche du pont.

Quel bouleversement connut alors Jean la Fleur ! Son coeur s’envola dans le sillage du navire, toutes ses pensées ne furent plus occupées que de la jeune fille qu’il avait aperçue voguant sur la Seine, et toutes ses nuits furent hantées par le même rêve : Plongé dans l’eau froide et bourbeuse, il poursuivait la barque d’or, et juste au moment de l’atteindre la malice de l’homme en noir la tirait hors de sa portée. Ainsi chaque nuit. Et Jean la Fleur se réveillait en pleurant, de jour en jour plus désespéré.

Tous ses amis, un à un, délaissèrent le triste compagnon qu’il était devenu, et ses chansons s’en furent sur d’autres lèvres, le laissant seul dans sa mélancolie, errant par les ruelles.

Un jour, comme il allait ainsi sans but, à bout de peine, il s’assit sur une borne et se mit à pleurer. Tout à son affliction, la tête enfouie en ses deux mains, il ne sentit pas venir la nuit qui bientôt l’enveloppa.

Alors, dans le silence du soir, il entendit sortir de terre une voix mélodieuse comme une source, une voix suppliante qui lui dit :

- Jean la Fleur ! Jean la Fleur ! Ecoute la pauvre princesse que tu as vue navigant sur la Seine ! Hélas ! Pour t’avoir accordé un regard, le seigneur à barbe noire me tient désormais prisonnière au fond d’une caverne souterraine, juste au-dessous de cette borne que baignent tes larmes ! Jean la Fleur, pour l’amour de moi, tu devras chanter et chanter sans cesse sur cette borne-là, jusqu’à ce que vienne celui qui te dira comment me délivrer !…

 

à suivre…
 
Contes de la Huchette
(Editions Casterman, 1973)

Contes de la Huchette - La légende de la rue de la Harpe 4/4

Jeudi 17 janvier 2008

 

Le lendemain, Cassemiche s’en retourna chez sa voisine, et - toc ! toc ! - cogna timidement à sa porte. Lèchepinte glissa son long nez pointu entre ses volets à demi-clos et cria :
-  Qui est là ? Encore toi, vieux rabougri ? Que me veux-tu ?
-  Je voudrais vous parler ! Ouvrez-moi donc la porte !
-  Si tu veux me parler, je t’écoute ! Quant à ouvrir ma porte, n’y compte pas ! Méfiance ! Méfiance !
-  Comment pouvez-vous vous méfier de moi, madame Lèchepinte, moi qui viens vous offrir ma maison et mes biens ! dit Cassemiche.
-  Ta maison et tes biens ? dit l’autre en ouvrant toute grande sa fenêtre.
-  Oui ! Vous avez bien entendu ! Je compte partir en voyage. Et comme je ne veux rien emporter que ma harpe, j’ai pensé que vous me feriez l’honneur d’accepter, en cadeau d’adieu, ma demeure avec tout ce qu’elle contient !
Lèchepinte, dans sa cupidité, ouvrit des yeux brillants comme des pièces d’or.
-  Mais comment donc, mon ami ! dit-elle en joignant ses doigts crochus. Mon grand, mon généreux ami ! Mon bienfaiteur ! Une secoonde ! Je viens t’ouvvrir !
La vieille avare déverrouilla les douze serrures de sa porte et l’ouvrit à deux battants.
Mais elle n’eut pas le loisir de placer un mot de plus ! Car aussitôt, des dizaines, des centaines de moineaux piaillants descendirent des toits et des arbres pour s’engouffrer dans la maison de Lèchepinte ! Eustache était à leur tête, et piaillait plus fort que les autres. Ah ! quel joyeux vacarme ils firent ! La vieille femme, un oiseau moqueur perché sur son nez, se prit la tête à deux mains en demandant pitié pour ses meubles, pitié pour son linge, pitié pour son garde-manger ! Bientôt, il y en eut partout, des moineaux, perchés sur les buffets, voletant sur les tables, nichant dans les armoires, se balançant aux rideaux des fenêtres, picorant les fleurs et la paille des chaises, après avoir fait un festin de légumes, de pain et de fromage dont la cuisine regorgeait. Criant, sifflant, chantant à pleine gorge, ils firent tant et si bien que Lèchepinte, décourageant de se faire entendre, s’assit par terre et ne bougea plus.
Alors, Cassemiche leva le bras, et comme par magie le silence se fit.
-  Ma bonne Lèchepinte, dit-il, je viens en effet vous offrir ma maison et mes biens. Mais je me suis permis d’amener avec moi mes amis les moineaux qui vous demandent par ma bouche la délivrance de leur roi !
-  Jamais ! grogna Lèchepinte entre ses dents.
-  Ma chère voisine, continua patiemment Cassemiche, croyez-vous qu’il soit bien sage de fâcher par votre refus autant d’oiseaux réunis dans une seule maison ?
-  Hum… Hum… Tu m’offres en échange, dis-tu, ta demeure et tes biens, vieux rabougri ? ouais… Il ne serait pas sage, en effet, de mécontenter ces bestioles du diable ! Et, au fond, une maison contre une poignée de plumes… on fait, en ce bas monde, de plus mauvais marchés ! Donc, c’est d’accord, vieux loustic !
Ainsi fut délivré le roi des oiseaux. Eustache tint parole et obtint de Sa Majesté le don de la musique pour Cassemiche qui devint le maître renommé qu’il avait toujours rêvé d’être. Il fut reçu dans les plus beaux théâtres de France et connut une vie harmonieuse dans une belle maison que ses admirateurs lui offrirent. Et les habitants du quartier où il avait si longtemps vécu donnèrent à la rue, en souvenir de leur glorieux voisin, le nom de la harpe qui n’avait pas voulu mourir.

 

-  Mon histoire est terminée, dit la mère Jeanne aux trois enfants du cordonnier. Mais aussi amusante qu’elle soit, sans doute n’est-elle pas aussi belle que la légende de la rue Gît-le-Coeur, qu’une autre fois je vous conterai, si vous le voulez bien…
-  Allons, mère Jeanne, dit Marjolin, je n’ai pas encore terminé mon travail…
-  Mère Jeanne, dit Baptiste, vois comme il pleut dehors. Tu ne peux pas t’en aller déjà !
-  s’il te plaît, ajouta Victor, dis-nous la légende de la rue Gît-le-Coeur…
Alors la mère Jeanne leva l’index et à mi-voix commença :
-  Il était une fois…

 

à suivre…
 
Contes de la Huchette (Editions Casterman, 1973)