Archive pour février 2009

Les dits de maître Shonglang - 26

Mercredi 18 février 2009

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Maître Shonglang éprouve du bout des doigts
le poli du violon
haut levé devant la lampe,
puis se détourne de sa caresse
et regarde l’apprenti
occupé à inscrire dans un cahier neuf
posé sur ses genoux
des phrases rondes.

- Que fais-tu, fils ?
demande le vieil homme.

- Un livre de vos maximes,
répond l’apprenti.
Je ne veux pas laisser se perdre
ces fruits de votre bouche.

- Dieu du ciel, répond maître Shonglang,
je dois donc me préoccuper
de dire des choses utiles au monde.

Il médite un instant, dresse l’index.
- Note, mon scribe.

“A la femme qui cherche un remède
à sa mélancolie et ouvre ce livre au hasard
comme l’on consulte un oracle,
salut !
Tu es belle et très aimée.
Ta vie sera longue.
Et que tu aies trouvé ces mots
sur cette page que rien ne désignait
est la preuve indiscutable
que tu es bénie de Dieu.”

Les dits de maître Shonglang (Editions du Seuil, 1997)

Froidure - Les liaisons dangereuses

Dimanche 15 février 2009

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Cela serait bien beau, si ce n’était manque d’amour. Je parle des “Liaisons dangereuses” - une oeuvre que l’on dit majeure parce qu’elle fascine encore quelques intellectuels que j’espère très vieux. Car ils se font une religion de leur sécheresse d’âme, une gloire libertaire de leur absence de sentiments et se croient clairvoyants quand le givre qui les environne les éblouit.

Ceux qui chantent les louanges de cette oeuvre, c’est bien l’aristocratique froideur de Valmont et de la Merteuil qu’ils admirent et qu’ils voudraient singer. Je les connais : ils sont de ces prophètes du néant hasardeux qui se plantent devant nos passions et nos espérances, et se pourlèchent de nous disséquer le coeur, de nous trancher les ailes avec leurs ricanements superbes et leurs phrases tranchantes comme des bistouris. Ils sont de ceux qui “fonctionnent”, faute d’envie - ou de courage - de vivre. Ils sont bien de la noblesse d’ancien régime, ces gens qui se font un mérite de ne rien croire qui puisse écorcher leur masque de glace. Mais ils finiront vérolés, comme la Merteuil, vérolés par l’amour qui saura bien tarir leur morgue et les amoindrir malgré eux.

J’enrage de voir avec quel respect on nous a présenté cette oeuvre. Attention, culture ! La dentelle, la poudre de riz et le langage noble défilent. Saluez, ploucs ! Et l’on nous pimente l’écran d’encens révolutionnaire et de libération féminine, pour faire moderne. Et l’on nous insinue l’orgueilleuse désespérance à la mode, le mépris hautain de toute naïveté, de toute ingénuité, vrais péchés capitaux. Manque l’amour, nom de dieu, sans lequel rien ne vaut ! Baudelaire avait raison : cette oeuvre est brûlante à la manière de la glace.

Mais finalement elle pose bien, face à face, les deux camps inconciliables. D’un coté celui des manipulateurs de l’esprit, de l’autre celui des ingénues séduites, des dévôtes passionnées, des brûlés du coeur. il faut choisir, messieurs mesdames, entre la vérole et le feu. “J’ai besoin d’avoir cette femme pour me sauver du  ridicule”, dit cet imbécile de Valmont. Il est terrifiant à force de futilité. Ceux qui, aujourd’hui, se bardent d’intelligence et de savoir pour se sauver du ridicule d’aimer la vie sont des Valmont. Je ne sais si vous avez remarqué, mas je ne suis foutre pas de leur paroisse.

Le Journal du dimanche (1980)

La bête - 5/5

Dimanche 8 février 2009

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Avant que la volonté de l’homme ne fasse de lui un temple, il a pondu des œufs. Ceux-ci, éclos hors de la mer, donnent naissance à des lézards “grands comme la main, aux crêtes bariolées, aux yeux à facettes”, qui “présentent de nets progrès évolutifs sur leur mère gigantesque”. Ces lézards prolifèrent, évoluent, parviennent à un degré d’intelligence quasiment humaine. Massir le naufragé les instruit, leur fait découvrir la roue. Il devient “l’ancêtre primordial” -Dieu. Au terme de sa vie, oublié des siens, il entre en hibernation dans une sphère de cristal, au sein du squelette-cathédrale, dans l’espoir d’un problématique secours. Les millénaires passent. Une mission terrienne découvre par hasard la planète et celui qui dort dans son temple. Il est Dieu, vraiment. Les hommes stupéfaits à sa vue s’agenouillent. Il mesure six mètres de haut, navigua dans l’espace dix mille ans avant notre ère. Il est le dernier survivant d’une race géante qui vécut en Atlantide, le continent englouti.

Le Mythe majeur, profond et beau, est partout présent dans cette histoire magnifiquement parée de symboles. Massir-Jonas, au terme de son voyage au bout de la nuit, accède à un plus haut degré d’existence parce qu’il a su tirer de l’obscur sa force, parce qu’il a su s’accorder aux puissances destructrices, parce qu’il a su maîtriser et assimiler l’ombre -”les tendances régressives du moi”, comme dit Jung. De cosmonaute, il est devenu homme divin. De fœtus en gestation dans le ventre d’un monstre, il est devenu géant, non point seulement au regard du peuple nouveau dont il permit la naissance, mais aux yeux de ses pairs, les humains.

Nul doute que sa pérégrination fut initiatique, et que, même si Stefan Wul ne l’a pas délibérément voulu, l’histoire est contée avec l’exacte rigueur de ceux qui connaissent le sens profond des légendes : c’est dans les ténèbres de l’inconscient que Massir voyagea, en quête de la connaissance définitive de soi.

Quand tu verras, dit le Livre des Morts Tibétain, d’étranges bêtes t’assaillir et offenser ta vue, “ne les crains pas. Ne sois pas effrayé. Reconnais cela pour être une forme corporelle de ton intellect.” C’est parole de vérité. Mais ne point considérer avec méfiance le fantasmagorique animal peut apparaître fort léger à qui connaît les pernicieuses facultés de celui qui les engendra : l’homme, le monstre le plus épouvantable de tous.

Voici une femme. Dans le confort feutré d’un cabinet de consultation, elle se confie à son psychiâtre. Auprès d’elle, tandis qu’elle parle, un curieux animal naît de son inconscient, prend forme et consistance (James E. Gunn, “L’heure du repas”) : “Il a un pelage violet, court comme le velu de certaines araignées, et quatre pattes pas réparties également comme celles d’un chien ou d’un chat, mais groupées dans le bas. Il n’a que deux bras, six doigts à chaque main, et ils sont flexibles comme s’il n’y avait pas d’os dedans. Et ils s’étirent à une longueur formidable. Son visage est presque humain, sauf qu’il est vert. Il a des dents très aiguës.” Un amusant fantasme, en somme, que le psychiatre va sans doute balayer d’un revers de main, avec un sourire indulgent. Hélas, le petit animal aux dents longues se précipite sur lui et le dévore jusqu’à la moelle.

On ne joue pas avec les monstres. Gardons-nous de les éveiller imprudemment. Et quand ils réclament leur pitance de chair humaine, sachons les satisfaire avec humilité. Nous aurons de quoi, tant qu’il y aura des psychiatres.

A suivre…

Démons et merveilles de la science-fiction (Julliard, 1974)

Anthologie de la revue “Bizarre”

Mercredi 4 février 2009

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ANTHOLOGIE (1953-1968)
établie et commentée par Jean-Marie Lhôte
Berg International Éditeurs

La revue Bizarre, « revue littéraire et artistique » fortement influencée par le surréalisme, publie 48 numéros de 1953 à 1968. Fondée par Michel Laclos, éditée par Eric Losfeld puis, à partir de 1955, par Jean-Jacques Pauvert, elle annonce, par son titre même, ses ambitions et son contenu.

Dans le sillage des surréalistes et du Collège de Pataphysique, Laclos et ses auteurs se passionnent pour les sujets les plus étranges et affichent des goûts éclectiques. Grands amateurs de littérature, ils consacrent le premier numéro à Gaston Leroux et au roman policier, un autre – dirigé par Raymond Queneau – aux fous littéraires, un autre encore à Raymond Roussel.

Ils sont parmi les premiers à parler de science-fiction et abordent également la question des « monstres » qui nous entourent. Raymond Queneau, mais aussi Jean-Christophe Averty, François Caradec, Michel Leiris ou encore Jean-Marie Lhôte contribuent à la revue qui accueille également de nombreux dessinateurs.

Annonciatrice des bouleversements de Mai 68, la revue Bizarre a occupé une place considérable dans le paysage culturel français.

« […] Les dessinateurs que nous révélions depuis Siné renouvelaient le genre. […]. Début 1960 déjà, nous avions publié coup sur coup deux numéros : ‘‘Dessins inavouables’’ et ‘‘Supplément aux dessins inavouables’’. Fort bien présentés par Michel Laclos, ils rassemblaient les dessins refusés par la presse française, encore bien conventionnelle. Folon, Chaval, Gébé, Topor, Cardon, Le Foll, Siné bien sûr, Maurice Henry, Trez, Mose, André François (je ne peux pas les citer tous), y installaient le dessin d’humour moderne.

C’était le début d’une époque… La nouvelle génération de dessinateurs se met à graviter autour de Bizarre et porte au coeur, sous diverses formes, l’explosion du printemps 1968. Siné est le chef de file, il apparaît dès 1955, avec des dessins anticléricaux qui sont dans les sommets du genre, cruels et drôles. » ( Jean-Jacques Pauvert, Mémoires).

Ce livre reprend en fac-similé une sélection des meilleures pages de tous les numéros de Bizarre, chacun précédé d’une notice qui en précise le contenu complet, afin de donner au lecteur un aperçu du foisonnement intellectuel et artistique des 15 années d’existence de la revue.

Jean-Marie Lhôte, ancien directeur de la Maison de la culture d’Amiens, historien des jeux qui a publié plusieurs ouvrages sur ce sujet, participa à la grande aventure que fut la revue Bizarre. C’est à ce titre et avec l’approbation de Jean-Jaques Pauvert, souhaitant « toute la réussite possible à ce projet », qu’il a établi cette Anthologie commentée.

Un volume relié de 672 pages au format 19 x 27 cm, imprimé en quadrichromie
Prix public ttc France : 45 € - ISBN : 978-2-917191-18-7

Disponible en librairie le 18 février 2009

BERG INTERNATIONAL
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