Ivan Illich : Exercice illégal de la médecine - 2/3

 

Une oeuvre écrite, c’est aussi un outil ?

J’appelle outil tout moyen rationnellement choisi pour atteindre un but, et je distingue deux sortes d’outils : ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. Le livre appartient à la première catégorie. : qui veut lire le peut, n’importe où, quand il veut.  L’automobile, par contre, crée un besoin (se déplacer rapidement) qu’elle seule peut satisfaire : elle appartient à la deuxième catégorie. De plus, pour l’utiliser, il faut une route, de l’essence, de l’argent, il faut avoir fait la conquête de dizaines ou de centaines de mètres d’espaces. Le besoin initial multiplie à l’infini les besoins secondaires.

L’école-institution a transformé le livre en instrument professionnel, ségrégatif. Elle a corrompu son usage au point que l’on n’imagine plus que les non-scolarisés, les non-diplômés sachent vraiment lire utilement. Et pourtant ! Il me vient à l’esprit une histoire vraie. En Amérique latine je m’intéresse aux mythes populaires, aux célébrations des fêtes, aux dévotions supersticieuses, et je collectionne tous les textes, tous les récits que je peux trouver sur ces sujets. Il y a quelques années, j’ai réuni au Pérou cinq caisses de documents. Deux seulement sont parvenues à Cuernavaca. Les autres m’ont été volées. Plus exactement, quelqu’un les a saisies et a donné l’ordre à son jardinier de les brûler sous prétexte que si ce matériel m’était destiné, c’est qu’il devait être subversif. Je n’arrivais pas à croire à cette sottise. Une année plus tard, de retour au Pérou, j’ai rencontré celui qui avait reçu l’ordre de brûler mes livres. C’était un homme qui avait sous ses pieds l’épaisse corne de ceux qui n’ont jamais, de leur vie, porté de souliers. Don Nazario. Et Don Nazario m’a dit : “Oui, j’ai brûlé ces livres parce que j’étais obligé de le faire. Mais je dois vous avouer quelque chose. J’en ai volé quelques uns, je les ai cachés sous mon lit”. Et il sortit de sous son lit les meilleurs récits, les documents les plus précieux qu’il avait sauvés du feu. Je l’ai questionné sur ceux qu’il avait dû brûler, et qu’il avait lus. Il en avait retenu l’essentiel. Et cet essentiel-là me fut transmis par cet homme sans culture. Alors, en vérité, je me suis dit ceci : réserver l’usage du livre à l’homme diplômé est ausi fou que de permettre aux seuls médecins de consommer des médicaments.

Toutes les discussions sur l’acte médical, tous les débats sur l’avortement dont la France officielle nous abreuve ces temps-ci me scandalisent. Ceux qui sont favorables à la libéralisation de la loi insistent sur le fait que seuls les médecins sont habilités à décider de l’arrêt d’une grossesse, sont seuls capables de procéder à un avortement. Voilà qui est inacceptable. En réalité, il y a très peu de choses désirables que les médecins, dans les meilleures circonstances, peuvent faire mieux que n’importe lequel d’entre nous. Nous devons nous emparer de l’outil médical. Je crois que les médecins populaires, les bons médecins, ceux qui désirent servir le peuple doivent accepter leur démystification. Il faut prendre la seringue et le bistouri aux médecins, comme on a pris, au Moyen-Age, la plume et l’écritoire aux clercs.

 
Que penses-tu de la médecine moderne ?

 

La médecine, comme toute institution moderne, a franchi deux seuils au cours de ce siècle : le premier en 1913, quand il fut pour la première fois de démontrer quantitativement qu’un malade, soigné par un médecin diplômé, avait une chance sur deux de se voir prescrire un médicament qui le guérisse, ou qui améliore objectivement son état. Le second au cours des années 1950, quand la profession médicale s’appropria totalement le contrôle de la vie des hommes, créant ainsi plus de maux que de bienfaits.

N’importe quel outil - la médecine et l’école institutionnalisées, les systèmes de transport, etc. - peut croître en efficacité jusqu’à franchir certains seuils au-delà desquels il détruit inévitablement toute possibilité de survie. On n’a pris conscience de ce problème, aujourd’hui, qu’en un seul domaine, l’écologie. Nul n’ignore plus que la croissance industrielle détruit notre environnement physique. Mais il y a d’autres dimensions, indépendantes de la dimension écologique, dans lesquelles des outils peuvent croître au-delà du seuil critique. J’en distingue, quant à moi, quatre :

  • Un outil - tout outil moderne - peut croître jusqu’à priver les hommes d’une capacité naturelle. Je dis dans ce cas qu’il exerce un monopole radical. Exemple : Los Angeles est construite autour de la voiture, ce qui rend impraticable la marche à pied.
  • Une société peut devenir si complexe que ses techniciens doivent passer plus de temps à étudier, à se recycler périodiquement, qu’à exercer leur métier. c’est ce que j’appelle la surprogrammation.
  • Plus on veut produire efficacement, plus il est nécessaire d’administrer de grands ensembles dans lesquels de moins en moins de personnes ont la possibilité de s’exprimer, de décider de la route à suivre. Il est bien possible de produire plus, de distribuer plus de produits, mais à condition que le contrôle sur l’outil soit de moins en moins démocratiquement exercé. J’appelle cela : polarisation par l’outil.

A suivre…

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