Eloge des creux

 

Hier soir, rien, sauf Mathias Sandorf, film magnifiquement naïf que j’ai déjà vu plusieurs fois. Alors j’ai dérivé, fantôme gris, derrière mes deux autres chaînes bringuebalantes, de Mathieu en Norway, sans parvenir à m’accrocher au train poussif de l’une ou de l’autre. Il est ainsi des soirées creuses, dans la boîte à images.

A vrai dire, je ne déteste pas ces dépressions tranquilles, ces moments d’abandon ronronnant que nous offre de temps en temps - assez souvent à vrai ditre - la télévision. L’occasion nous est ainsi donnée de mettre la main à la pâte, d’épicer soi-même sa tambouille et de la déguster, somnolent, l’oeil mi-clos, sans rien devoir à personne. Instants d’errance secrète où tout peut arriver, puisque toutes nos portes sont ouvertes - souvenirs très doux, miracles poétiques, idées lumineuses allumées soudain par une image qui bouge, anodine et fugace. Vous disiez ? Rien, je pensais à… non, rien.

Un cheval traverse une place de village, clip, clop, se métamorphose en mouette et plane autour des cheminées rouges et noires d’un paquebot astiqué comme un jouet dans une vitrine, sur un océan de toile cirée. Jean-Marc Thibaut est aux commandes, déguisé en paysan mélancolique. Très loin en un pays inaccessible croupit un prince. C’est Jules Verne amoureux de la liberté. Un chien trottine sous les arbres. Le temps ne passe pas.

Les rêves de nos nuits ne sont pas mieux cousus, et pourtant, quels trésors au fond de ces riens ! Trouver le sens, voilà l’affaire. Il y faut beaucoup d’attention et d’intuition, c’est à dire une grande capacité d’accueil des certitudes irrationnelles qui peu à peu montent du tréfonds, et que n’empruntent pas les chemins de la logique. Il y faut une vacuité féconde, sans laquelle il n’est pas d’inspiration. Tout le monde a éprouvé un jour ou l’autre ce grand creux qui précède la montée d’une lumière - étincelle de la découverte, pressentiment sauveur, ou, tout simplement, instant de bien-être sacré.

Il est des soirs, donc, où la télévision nous offre ce creux. Ou plutôt, nous invite à la dérive dans du vide. Bien sûr, on peut en être scandalisé, si l’on n’aspire qu’à se laisser consciencieusement gaver. On peut aussi s’estimer satisfait, si l’on n’attend rien, de ne voir venir personne. Alors on rêve paresseusement, au creux du creux qu’aucune aspérité ne gâte, et l’on se dit au bout du compte que la télévision peut être d’une insondable profondeur, pour peu qu’elle s’efforce, avec assez d’obstination, à la platitude.

 
Quotidien de Paris - 1974

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