Tout finit par être vrai

 

   Deux lettres parmi les centaines écrites par des auditeurs de France-Inter que l’on avait invités à répondre à cette question : « Le merveilleux a-t-il un jour cogné à votre porte ? »
Cher Monsieur,

   Je vous entends raconter l’histoire inventée, dites-vous,d’un petit garçon qui rendait un culte à son furet, et cela me rappelle une histoire qui m’est arrivée il y a assez longtemps, puisque j’avais une douzaine d’années et que j’en ai trente-huit maintenant.
   Nous étions trois petites filles à peu près du même âge et nous passions nos vacances en Sologne. Dans la journée nous gardions quelques chèvres dans des champs isolés et nous avions inventé un jeu : il s’agissait en effet de pratiquer un culte et nous avions choisi comme dieu de ce culte un très gros lézard vert que nous voyions dans les ruines d’un four à pain. A partir de là nous avons imaginé, au hasard et au petit bonheur, poussées par notre imagination, toutes les pratiques possibles de culte : cercles de pierres, insectes immolés, etc.
   Or, nous avons été bien curieusement punies (ou récompensées) de tant de persévérance. Car un jour que nous étions toutes les trois en prières (les nôtres) autour des ruines devenues lieu de culte, nous avons vu soudain surgir un étrange personnage, et je préfère vous dire que la terreur nous a clouées sur place. Je le revois comme si c’était hier car jamais, je vous prie de le croire, je n’ai vu depuis une chose si étonnante.
   En fait c’était un diable, ou un martien comme on aime à se les représenter : pas très grand, vert et couvert d’écailles mais avec une forme humaine, des yeux globuleux, des mains aux ongles longs, souriant de toutes ses dents et nous regardant fixement. Je suis incapable de vous dire combien de temps a duré cette apparition. Et le plus étonnant c’est qu’ensuite mes amies m’ont dit avoir vu la même chose que moi.
   Comme je me voulais malgré tout rationnelle, je me souviens de leur avoir demandé ce qu’elles avaient vu avant de  parler à mon tour.
   Une heure après il ne restait plus trace de notre culte. J’avais tout balayé et renoncé à tout jamais à des expériences de ce genre tant j’avais eu l’impression de toucher à des choses qu’il valait mieux laisser tranquilles.
   Voilà, Monsieur, le témoignage que je voulais vous apporter. Recevez l’expression de mes plus cordiaux sentiments.

 

Cher Monsieur,

   Je voudrais vous faire part d’un fait qui s’est produit en 1947. J’avais à l’époque 33 ans. J’étais en Irlande du Sud et j’habitais à Inagh, dans le comté de Clare.
   C’était l’été et j’avais décidé de faire une petite excursion. Je marchais depuis un bon moment par des chemins de campagne. J’arrive à un chemin tournant vers la droite. Tout à coup j’ai l’impression qu’on me regarde. Je lève la tête et j’aperçois une sorte de lutin vêtu comme un paysan d’autrefois et coiffé d’un petit bonnet. Il devait mesurer un mètre trente environ.
   Je me suis arrêtée sans aucune crainte, quoique je me sois rendue compte que ce n’était pas un être humain en chair et en os. Bien que tous les détails de son visage et de son habillement fussent distincts, il semblait être fait d’une matière subtile et légèrement grisâtre. Il avait du percevoir mes pas, il regardait qui arrivait et se tenait à côté d’un petit arbre. Lorsqu’il s’est vu fixé par moi, il est tout simplement entré dans le bas du tronc de l’arbre comme s’il n’y avait aucun obstacle matériel pour lui et j’ai rebroussé chemin.
   Mon idée est que c’était un être bien réel et non une projection de mon esprit. A trente-trois ans on est bien loin des contes de fées, n’est-ce pas ? De plus l’expression du visage de ce petit être était celle d’une curiosité inquiète. Je l’ai manifestement dérangé. Je veux dire par ceci que ce lutin montrait un sentiment personnel et que ce que j’ai vu n’était pas une vision née de l’imagination. Qu’en pensez-vous ?
   Je vous prie d’agréer, cher Monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.
Revue DIRE (n° 19)

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